Deux ans après une tentative de coup d’État, la démocratie sud-coréenne est-elle vraiment sauve?

En novembre 2024, Noh Sang-Won, ancien commandant en disgrâce de l’Agence de renseignement de défense sud-coréenne, rencontre le ministre de la défense Kim Yong-hyun pour préparer le terrain afin que le président soit en mesure de justifier une déclaration de loi martiale. Celui-ci tentera par là un coup d’État, le 4 décembre suivant. Noh songe à provoquer la Corée du Nord : “Après on frappe Pyongyang ? Ça voudrait dire la guerre…”.En réponse, le ministre ordonne à l’armée de se tenir prête à tirer à l’artillerie vers son voisin. Alors que la loi martiale est déclarée, des drones sud-coréens franchissent effectivement la zone démilitarisée, heureusement sans conséquences.
La crise de la loi martiale de 2024 en Corée du Sud a été, de l’extérieur, perçue comme une tentative de coup de force choquante mais aussi presque risible, abrogée dans la nuit même de sa déclaration, le président Yoon Suk-Yeol destitué en avril suivant, en somme une victoire démocratique nette. L’échec de cette tentative était en réalité loin d’être joué d’avance, et aurait pu amener des conséquences désastreuses pour le pays et la sécurité régionale. Surtout, les conditions qui l’ont permis persistent, malgré la vive résistance populaire. L’idée de provoquer une escalade avec la Corée du Nord est d’abord une justification stratégique pour légitimer un acte illégal, mais s’inscrit également dans un long héritage historique. Yoon Suk-Yeol, dans son intervention télévisée, déclare lutter contre les “forces anti-étatiques et pro-nord-coréennes” qui gangrènent le pays. Les mêmes mots ou presque que Chun Doo-hwan, dernier dictateur militaire du pays avant sa démocratisation en 1987, prononce suite à son propre coup d’État en 1980 et la déclaration de loi martiale qui l’accompagne. Si la tentative de Yoon est vaincue, celle de Chun se solde par le massacre de Gwangju, faisant jusqu’à 1000 ou 2000 victimes parmi les manifestants, abattus par l’armée.
Malgré les effets profonds de la démocratisation et un travail de mémoire (parfois inégal) portant sur l’autoritarisme, la période est plus que vivante dans son lègue politique. Structurellement, des éléments de longue date demeurent, comme une loi de sécurité nationale au pouvoir restrictif puissant, des institutions hostiles au travail de mémoire où une armée dont le factionnalisme a permis à Yoon de recruter des commandants loyaux pour sa tentative. Surtout, elle vit dans une compétition et un système politique polarisés à l’extrême, où la droite accuse la gauche de sympathie avec Pyongyang et la gauche ses opposants de s’inscrire dans la droite ligne de l’administration coloniale japonaise et de la dictature qui suivit. Le but devient, par la mobilisation des leviers de l’État, de détruire le camp adverse, un ennemi irréconciliable. L’Histoire est explicitement perçue comme un terrain de bataille. Les “forces anti-étatiques” de Yoon étaient celles de l’opposition. Des tendances qui, malgré la destitution de celui-ci, persistent.
Si la crise de 2024 aurait pu conduire à une escalade sur la péninsule, ce n’est donc pas, depuis l’étranger, le seul point à retenir. La démocratie sud-coréenne a été secouée, et beaucoup aurait pu changer dans la contingence des événements si seulement une foule n’avait pas convergé à temps vers l’Assemblée nationale pour faire face à l’armée. Le risque autoritaire n’appartient pas seulement au passé, comme tous ou presque, y compris au sein du pays, ont pu le croire. Si on souhaite soutenir la démocratie en Corée, et dans la région plus largement, les réactions tièdes, non doublées d’actes, des puissances occidentales aux événements de ce genre ne suffisent pas. Pas plus que celle de Jimmy Carter en 1980 qui, par considération stratégique, apportait son soutien à un régime abattant ses citoyens dans la rue.
Auteur(e): Elio Turco
Date de publication: 21 octobre 2026
Les sources peuvent être fournies sur demande à l’adresse : negopolisnei@gmail.com
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