La République de Chine est-elle devenue Taïwan ?

Dans la quasi-totalité de la presse spécialisée en matière de relations internationales, la question de Taïwan, comme point d’instabilité possible en Asie de l’Est, fait l’objet d’un traitement abondant. Le tout sous un angle favorisant très largement l’étude des questions militaires et d’un possible conflit avec Pékin pour comprendre la trajectoire future de l’île. Une lecture qui peut conduire à oublier que le destin de Taïwan se joue d’abord au cœur de sa propre société.
Le 10 octobre dernier, Taipei célébrait la fête nationale de la République de Chine, nom officiel du gouvernement, qui a fui sur l’île suite à sa défaite dans la guerre civile chinoise. Cette date commémore le soulèvement de Wuchang de 1911, un événement ayant eu lieu sur le continent, loin de Taïwan et à une époque où elle était encore une colonie japonaise. La date trahit une rupture fondamentale au sein des forces politiques de l’île, pour les indépendantistes, c’est l’anniversaire d’un autre pays, mais pour le Kuomintang (KMT) il s’agit d’un lien fondateur à préserver.
Une date concurrente a également émergé : celle de 1996, avec la première élection présidentielle au suffrage direct et donc la sortie de l’autoritarisme. L’identité taïwanaise s’est forgée contre la dictature autant que contre Pékin. Replié sur l’île en 1949, le KMT y impose trente-huit ans de loi martiale, la Terreur blanche et un récit national tourné vers la reconquête du continent. La démocratisation des années 1980-1990 renverse la donne : en devenant démocratique, le régime est aussi véritablement devenu taïwanais. Aujourd’hui, 60 % des habitants de l’île se disent Taïwanais, contre moins de 3 % Chinois (25,5% en 1992).
Paradoxalement, cette affirmation identitaire ne débouche pas sur une revendication d’indépendance formelle. Le maintien indéfini du statu quo atteint même un niveau record dans les enquêtes d’opinion. Pour beaucoup, Taïwan est déjà de facto indépendante, inutile alors de provoquer Pékin par une proclamation. Ce qui n’empêche pas ces débats et la trajectoire qu’ils esquissent de compter : ils conditionnent la cohésion de la société face aux pressions chinoises ainsi que sa volonté de se défendre, et déterminent aussi la marge de manœuvre de Pékin, engagé dans une stratégie de division interne. L'ancrage démocratique de Taïwan, renforcé par des symboles comme l’attention portée à la date de 1996, rend par ailleurs de plus en plus improbable toute tentative de réunification ne passant pas par la force. Comprendre les dynamiques internes à la société taïwanaise compte, et s’en tenir à faire l’inventaire de livraisons de missiles ou à suivre l’évolution d’une doctrine militaire ne suffit pas si on cherche à prédire ce qu’il adviendra de la région.
Auteur(e): Elio Turco
Date de publication : 02 novembre 2026
Les sources peuvent être fournies sur demande à l’adresse : negopolisnei@gmail.com
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