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Les notes d'analyse

Bougainville : l’aspiration à l’État au cœur d’un Pacifique en tension

  • Clotilde Vallette d'Osia
  • 16 déc. 2025
  • 3 min de lecture
Ancienne carte de l'île de Bougainville, 1946,  Papouasie-Nouvelle-Guinée (US Army Air Forces)
Ancienne carte de l'île de Bougainville, 1946,  Papouasie-Nouvelle-Guinée (US Army Air Forces)

Située à l’extrémité orientale de l’archipel des Salomon, l’île de Bougainville occupe une position stratégique dans le Pacifique sud et semble approcher résolument vers l’indépendance avec une échéance désormais fixée à septembre 2027 pour une indépendance effective. Une première depuis l'indépendance du Soudan du Sud en 2011. 


Bien que culturellement proche des Salomon, elle a suivi un parcours politique distinct, marqué par les administrations coloniales allemande, britannique puis australienne, avant d’être rattachée en 1975 à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ce rattachement, vécu comme imposé, a alimenté de fortes tensions autour du développement et du partage des ressources, aggravées par l’exploitation de la mine de Panguna à partir des années 1960. Les inégalités générées par cette activité ont conduit à un conflit ouvert, donnant lieu à l’une des guerres civiles les plus meurtrières d’Océanie. Le processus de paix aboutit en 2001 à une autonomie renforcée et à la promesse d’un référendum d’autodétermination. Organisé en 2019, celui-ci vit 97,7 % des votants se prononcer pour l’indépendance, consacrant la légitimité de la revendication souverainiste.


Cependant, devenir le 198e Etat du monde ne se limite pas à un transfert symbolique de souveraineté, cela implique de satisfaire aux prérequis juridiques, institutionnels, économiques et diplomatiques qui définissent la qualité étatique dans l’ordre international contemporain. En l’espèce pour Bougainville : avoir une souveraineté formelle et unie, être en capacité d’exercer les fonctions régaliennes, être viable économiquement et enfin avoir la reconnaissance internationale.


L’indépendance n’est donc pas immédiate. Elle doit d’abord être validée par le Parlement papou-néo-guinéen, conformément aux dispositions de l’accord de paix de 2001. À ce stade, les autorités de Bougainville, sous la présidence d’Ishmael Toroama, disposent d’une autonomie élargie, mais non de la pleine souveraineté. La clarification du statut futur du territoire et la négociation des modalités de séparation avec Port-Moresby constituent ainsi la première étape incontournable vers la construction d’un État pleinement reconnu.


La capacité à exercer les fonctions régaliennes représente un second volet tout aussi déterminant. Administrer un territoire, maintenir l’ordre public, assurer la justice ou encore collecter l’impôt sont autant d’attributions essentielles qu’un État doit maîtriser. Bougainville bénéficie déjà d’un socle institutionnel crédible issu du processus de paix, mais celui-ci devra être renforcé sur les plans financiers, administratifs et juridiques afin de soutenir durablement les responsabilités étatiques dans un contexte multi-éthnique (19 dialectes répartis sur 2 îles et autres îlots).


Le troisième critère, la viabilité économique, demeure sans doute le plus structurant. L’île dispose de ressources naturelles importantes, notamment autour de la mine de Panguna, dont une éventuelle réouverture constitue un levier de développement autant qu’un risque. La maîtrise des impacts sociaux et environnementaux sera décisive, tout comme la diversification des activités, agriculture, pêche et coopération régionale pour assurer la stabilité et la résilience du futur État.


Enfin, un État n’existe pleinement que s’il est reconnu par les autres membres de la communauté internationale. Bougainville devra donc établir des relations diplomatiques propres, solliciter une intégration dans les organisations régionales comme le Forum des îles du Pacifique, puis viser une reconnaissance plus large, notamment au sein de l’ONU. Sa position géostratégique au cœur d’un Pacifique de plus en plus disputé attirera inévitablement l’attention des puissances régionales et globales, de l’Australie à la Chine en passant par les États-Unis.


Ainsi, si l’indépendance se concrétise, Bougainville deviendrait l’un des très rares nouveaux États du XXIᵉ siècle. L’accession à la souveraineté représenterait un tournant majeur pour les habitants, ayant réussi à faire valoir leur droit à l'autodétermination et ayant eu la capacité à transformer une aspiration historique en un projet étatique crédible. Pour la région, elle ouvrirait un nouveau chapitre politique, susceptible de redéfinir les rapports de force et d’affirmer la place d’un peuple longtemps marginalisé. Toutefois, l’accession de Bougainville à la souveraineté pourrait aussi susciter des réticences chez certains États, soucieux d’éviter un précédent dans un Pacifique où plusieurs territoires disposent encore d’un statut autonome, rappelant que l’indépendance d’un peuple peut parfois bousculer bien au-delà de ses seules frontières.

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